Souvenir de voyage
Tinu avait enfin trouvé le temps de développer les luciogrammes de son voyage de noces avec sa chère et tendre...
L'une d'entre elles fit remonter de très agréables souvenirs à la surface de ses pensées et elle sourit.
C'était un matin, le soleil se levait sur le paysage enchanteur ou les deux homines fraîchement mariées avaient décidé de passer la nuit. Le doux clapotis de l'eau et le léger bruissement du vent dans les palmiers apportaient un peu de douceur, à défaut de fraîcheur, à cette journée qui promettait d'être encore caniculaire.
Tinu jeta un coup d'oeil à sa douce, qui était bien entendu encore endormie. Elle sourit, s'étira et décida d'aller faire quelques pas jusqu'au lac pour se rafraîchir et remplir sa gourde. C'est alors qu'elle l'entendit. C'était bien lui ! Le splendide raspal qu'elle avait rencontré pour la première fois alors qu'elle se rendait à un combat d'avant-poste ! Il était là, à deux pas, sans doute venu se désaltérer.Tinu se précipita en silence jusqu'au campement et saisit son luciographe pour immortaliser cet instant quasi magique.

Journal intime - Expédition
Mon cher journal,
Cela me fait tout drôle de reprendre la plume pour noircir tes pages... Je t'ai négligé trop longtemps, pardonne-moi. Je n'avais pas vraiment le coeur à te confier mes élucubrations, pour une fois. Mon voyage pénible que je me déciderai peut-être à te conter un jour m’a laissé un arrière-goût amer, et j’ai donc attendu en me changeant les idées que la plume me titille à nouveau.
Il semble que ce soit maintenant le cas, j’espère que tu t’en réjouis autant que moi !
Par où commencer ? Comme d’habitude, je vais y aller à l’instinct, en espérant que mon récit ne soit pas trop décousu. Tout d’abord, situons le décor :
L’ambiance dans notre désert semble s’être apaisée. Les combats d’avant-poste sont moins fréquents, ou peut-être n’est-ce dû qu’à mon désintérêt vis-à-vis de ces affrontements incessants ? Il est vrai que je ne m’informe plus guère de ce genre de rumeurs… mais je préfère penser qu’un peu de sagesse a gagné nos leaders de tous bords. Que la futilité de ces batailles, qui mettent en danger tant d’homins pour de viles fins commerciales ou politiques leur est apparue. Bref, comme tu vois, je suis toujours aussi naïve.
Quoi qu’il en soit, je prends toujours autant de plaisir à parcourir le désert en tous sens, et je commence à bien le connaître. Grâce aux entraînements que j’ai pratiquée sous l’œil attentif d’une certaine homine chère à mon cœur, je suis maintenant mieux armée pour affronter bien des dangers. C’est d’ailleurs avec plaisir que je me suis récemment promené dans l’oasis d’Oflovak sans éprouver cette crainte tenace que je ressentais auparavant à la vue des cloppers qui y pullulent. Tu ne peux pas imaginer comme ce simple détail m’a mis du baume au cœur !
J’ai récemment passé beaucoup de temps à forer, d’une part car cette activité laisse du temps libre à mon esprit pour galvauder, ce que j’ai toujours trouvé agréable. Et d’autre part car cela me permet d’obtenir à moindre coût les matières premières dont j’ai tant besoin pour progresser en couture ! Tiens, d’ailleurs, j’ai eu de nouveau affaire à Kronyr : je lui a fabriqué une armure moyenne noire pour sa douce, nommée Azza. « Très sexy », m’a-t-il demandé, et je crois qu’il est servi… J’espère que ladite Azza n’a pas froid aux yeux ! Enfin, j’en étais très fière en tout cas, et je ne te raconte pas le mal que j’ai eu à réunir les plus beaux matériaux noirs, j’ai dû faire tous les magasins du désert ! Il paraît que les matières premières noires ne se trouvent que dans les primes racines. C’est sans doute exact, en tout cas je ne trouve dans le désert que des matières colorées. Bref.
Je disais donc que j’avais beaucoup foré, et cousu ces derniers temps. Je pensais qu’avec tout ce travail les entraîneurs seraient arrangeants ; tu parles ! Autant je m’entends bien avec Apokos Boethus, le maître foreur de Dyron (j’ai l’impression qu’il m’a à la bonne, d’ailleurs), autant cette vieille pimbêche de Dyron Cegrips n’arrête pas de me chercher noise !
« Vos coutures ne sont pas régulières, et regardez-moi cet ourlet, il va craquer à la première occasion ! Du travail de mektoub, tout ça ! » voilà en gros ce que j’ai entendu la dernière fois que je me suis présentée devant elle en quémandant quelques informations. Ah, elle m’énerve… Si tu la voyais ! En plus elle s’habille comme un sac à shooki, pas la moindre once de classe dans sa tenue, et malgré ça elle est prétendument la gardienne du savoir en haute couture fyros !
J’enrage.
Enfin, lorsqu’elle est de meilleure humeur elle m’accorde parfois le bénéfice du doute et me confie de nouveaux patrons. J’ai tellement hâte d’obtenir ceux des armures moyennes fyros de haute qualité ! Mais à l’entendre, ça va me prendre encore des siècles.
Alors en attendant, pour me changer les idées et ne pas déprimer (tu sais comme je suis influençable), je vaque à diverses occupations à droite à gauche. Stur est toujours partante pour tout, je n’ai jamais vu un tel enthousiasme, ça me va droit au cœur. En plus elle regorge d’idées saugrenues pour passer de bons moments et ne manque jamais de m’envoyer un bouquet à la moindre occasion. Ce qui, loin de me lasser, m’enivre à chaque fois !
C’est dans cet état d’esprit que j’ai débarqué à Pyr dernièrement, pour y rencontrer, hasard heureux, cette chère Elesya. Ah, tant de souvenirs me sont revenus immédiatement en tête ! Je devais sourire bêtement lorsque je me dirigeais vers elle mais qu’importe. Elle était en pleine conversation avec quelques inconnus, mais je ne me suis même pas posé la question de savoir si je les importunerai, je ne pensais qu’à la saluer. Je me suis quand même retenue de la serrer dans mes bras, ç’aurait été un tantinet déplacé, mais ce n’est pas l’envie qui me manquait ! Elle a l’air un tout petit peu plus épanouie, même s’il est clair qu’elle souffre encore énormément de sa triste histoire familiale. Enfin, ce jour là elle m’a présentée à ses amis, j’en ai retenu deux en particulier : Nallia, une jeune réfugiée qui me rappelle tout à fait moi à son âge ; et Liiana, un tryker mignonnette, qui cherchait un ami à elle. Bref, je te passe les détails mais, pour faire court, j’étais ravie de retrouver Elesya, et de voir qu’elle s’adonnait à d’autres activités que le maniement de l’épée. Elle souffrira encore longtemps, mais je la sens sur la bonne voie, et ça m’a fait chaud au cœur, tu ne peux pas imaginer.
Dans les jours qui ont suivi, Kronyr nous a demandé s’il serait possible de l’emmener chez les zorais. Par quelque mystérieuse alchimie, l’idée a immédiatement séduit la plupart des ombres présentes ce jour là, d’autant que les rencontres des uns et des autres réunissaient plusieurs jeunes homins et homines qui souhaitaient également faire le voyage. Et nous voilà partis de Dyron en direction de Zora, emmenant avec nous Kronyr, Zzred et Nallia. Etaient de la partie ma douce Stur, Req, Odemia, Cixis, et Maky.
Ce n’est pas grand-chose, une petite équipée entre amis, et cependant je ressentait un bien-être profond à parcourir l’écorce avec toutes ces vieilles branches d’ombres, et ces jeunes pousses de réfugiés. Je profitais du défilement du paysage pour laisser mon esprit divaguer, et me remémorai mon arrivée à Pyr, la tête pleine de projets d’avenir et les poches vides… Qu’ai-je fait de tous ces rêves ? Eh bien, somme toute, je ne m’en sors pas si mal : mes progrès en magie, ma discipline de prédilection, sont significatifs. Ma connaissance du désert fyros est en passe de devenir correcte, j’ai même à mon actif quelques emplacements où l’on trouve d’excellentes ambres ou des bois du même acabit. Quant à mes talents de couturières, disons que même s’ils ne progressent pas aussi bien que je le voudrais, j’en ai au moins terminé avec les bottes hobens de base à la chaîne lors de mon arrivée à Pyr !
Tandis que mes pensées défilaient dans ma tête, nous progressions tranquillement. Nous étions naturellement passés par le vortex qui se trouve près de notre avant-poste de la Malmontagne. Les discussions allaient bon train. Je fus ramenée à la réalité assez brutalement par l’attaque de kirostas en furie, attaque que je ne pris pas très au sérieux au début, et mal m’en prit : je n’avais pas remarqué que le groupe qui nous attaquait suivait les ordres d’un… d’un… Je ne sais pas comment le nommer, n’étant pas spécialiste des kitins. J’imagine que c’est une sorte de commandant des troupes kitins, en tout cas ce kirosta était particulièrement imposant, et ses troupes, sous ses ordres indubitablement, s’avérèrent terriblement dangereuses. A tel point que je finis par m’enfuir en retournant sur mes pas avant que la situation ne devienne désespérée, abandonnant temporairement nombre de mes compagnons de route à terre, dont ma douce que j’avais vue tomber sous les coups ravageurs d’un kirosta surgi dans son dos. Je crois bien que d’autres firent de même mais de l’autre côté du défilé où nous nous trouvions. Ce stratagème parvint à tromper la vigilance de nos agresseurs, qui abandonnèrent rapidement les cadavres des leurs pour s’en retourner comme ils étaient venus. Ce comportement me surprit un peu jusqu’à ce que je réalise que leur commandant avait succombé. Sans son commandement, ses troupes perdaient leur cohérence, comme c’est le cas aussi chez les homins. Soulagée, je revins au pas de course vers le lieu du combat, non sans jeter de constants coups d’œil à droite et à gauche de peur de me faire attaquer de nouveau. Je pus alors soigner mes coéquipiers, aidée en cela par Req, je crois (dans l’état de frayeur où je me trouvais, je ne fis guère attention : je n’avais qu’une hâte, partir de là !), Req qui avait effectivement dû se mettre à couvert à l’opposé de moi. Notre équipe fut bientôt sur pieds et prête à repartir, ce que nous fîmes aussitôt après avoir dépecé la carcasse du commandant kirosta dont Req m’apprit que les tribus locale lui avaient même donné un nom : Staro.
L’ambiance dans l’équipe ne fut pas ternie pour autant. Tout au plus étions-nous plus concentrés, et quelques rires nerveux retentissaient par ci par là tandis que nous reparlions de ce qui venait d’arriver. En tout cas, nous arrivâmes sans encombres à Zora. Comme à chaque fois, je fus prise de court par l’humidité de la jungle environnante, dont je trouve l’atmosphère un peu étouffante. Je suis plus habituée à la chaleur sèche du désert !
Après un peu de visite, nous décidâmes de pousser jusqu’à Fairhaven. Mais je te raconterai ça une autre fois, car présentement je tombe de fatigue.
A très bientôt, ô mon cher petit journal !
Récit - Première commande
Tinu était surexcitée.
Req venait de lui faire parvenir un petit mot par izam porteur :
Tinu, j'ai rencontré un jeune réfugié qui souhaitait acquérir une armure moyenne du septième cercle. Je me suis dit que peut-être, tu serais intéressée ?
Req
Si elle était intéressée ? Et comment, ce n'était pas si souvent qu'elle avait des commandes !
D'ailleurs, en y réfléchissant, c'était sa première commande. Puisque la seule tenue qu'elle ait conçue et cousue auparavant dans un but autre qu'éducatif avait été cette splendide armure beige pour sa chère et tendre, armure qui, soit dit en passant, lui allait... à ravir ! Tinu sourit en repensant à la silhouette de Stur, mise en valeur par les reflets presque dorés de l'armure sur mesure que lui avait concoctée Tinu. Quelle idée d'aimer le beige, aussi !
Tinu s'adossa à l'étable de Dyron après avoir étale les chargements de ses mektoubs autour d'elle, et commença à sélectionner ses meilleures matières bleues, puisque c'était la couleur demandée par le jeune Kronyr. Elle se dit d'ailleurs qu'il était heureux qu'il ne lui ait pas demandé de noir ou de blanc, car elle aurait alors été bien en peine d'honorer sa commande. Elle se promit à cette occasion d'aller explorer les primes racines et d'apprendre à y prospecter plus avant. Elle aurait sans doute besoin d'aide pour cela, étant donné que les kamis lui en refusaient l'accès, et qu'y aller à pied était, elle le savait, fort dangereux pour elle.
Tandis que ses doigts furetaient machinalement dans ses affaires, tâtant une carapace par-ci, époussetant une écorce par là, Tinu laissa son esprit partir à la dérive.
Elle se remémorait la semaine passée, où elle avait passé la majeure partie de son temps avec Elesya, toute à la joie de la retrouver d'une part, et de préparer une surprise à celle qui partageait sa vie d'autre part. Elesya l'avait donc aidée à collecter les matières premières dont elle avait besoin, en en profitant au passage pour assouvir sa soif de vengeance envers ces monstres de kitins. Il fallut un certain temps aux deux larronnes pour réunir les matières nécessaires, d'autant que le beige, couleur favorite de Stur (au grand étonnement de Tinu qui ne l'avait jamais vue ainsi vêtue), ne courait pas le désert. Du rouge, du violet, du bleu, il y en avait à foison. Mais du beige ? Elesya finit cependant par s'écrier « Oh, regarde, je crois que j'ai trouve ce qu'il te faut ! » d'un ton tout joyeux. Et en effet, les ailes et carapaces de kizoars semblaient convenir parfaitement, à la fois solides et de la teinte adéquate. Oh, comme les kizoars souffrirent ce jour là ! Tinu sourit férocement en se remémorant les cris presque sauvages d'Elesya tandis que celle-ci trucidait un essaim complet de ces sinistres kitins volants à elle seule, ou presque.
Une pile hétéroclite de matières à dominante bleutée trônait maintenant devant Tinuvielle, qui jaugea d'un oeil critique le plan qu'elle avait préparé, jeta un dernier regard à la pile branlante et referma résolument ses sacoches avant d'aller les raccrocher à ses mektoubs de bât. Elle s'assit, étala devant elle la peau tannée qu'elle utilisait comme support de travail, fit craquer ses phalanges et se mit à l'ouvrage. La concentration se lisait sur son visage. On pouvait d'ailleurs lire dans le regard des passants alentours quelques sourires bon enfant devant tant d'application naïve.
Quelques heures plus tard, Tinu se releva lentement, fit quelques pas pour se dégourdir les jambes puis replia son matériel, manifestement satisfaite. Fabriquer la meilleure tenue possible pour sa douce lui avait bien servi : elle s'était acquittée de cette commande beaucoup plus facilement qu'elle ne l'aurait cru. Elle se plaça à la lumière pour inspecter une dernière fois son "oeuvre", puis la replia précautionneusement et l'emballa dans son sac. Elle prit une grande inspiration, et cassa son bâton de téléportation kami pour Pyr, où elle avait rendez-vous dans l'heure pour la livraison.
Sa nervosité était à son comble alors qu'elle se dirigeait vers l'étable de Pyr, ses mains moites semblaient mener une vie propre, manipulant tout ce qui passait à leur portée tandis que sa gorge semblait soudainement obstruée par un jeune yubo. Elle repéra immédiatement un jeune foreur affairé devant l'étable, sans doute pour remplir quelque mission de l'hôte kami de Pyr.
« Bonjour, je cherche un certain Kronyr ?
-C'est moi-même, confirma ce dernier
-Parfait ! Je suis Tinuvielle, je viens vous livrer la tenue dont vous m'avez passé commande
-Ah ha, montrez-moi ça ? »
Tinuvielle déballa l'armure de son sac et la lui tendit, pièce par pièce. Elle avait pris soin de prévoir un peu de jeu par rapport aux mensurations que lui avait transmis le jeune homin, afin d'assurer un certain confort et aussi d'être sûre qu’il pourrait l'enfiler sans encombre.
Le jeune Kronyr était manifestement impatient, car il enfila aussitôt l'armure, semblant tout content de pouvoir en vérifier la qualité de suite. Tinuvielle, impatiente qu'elle était de voir sa première véritable commande "in vivo", ne pensa même pas à se détourner. De toutes façons, elle n'avait d'yeux que pour son oeuvre, et une armée karavanière aurait pu défiler à ses côtés qu'elle ne l'aurait pas remarquée.
Sa nervosité s'évapora d'un seul coup. Oui, la tenue convenait à merveille ! Elle avait bien œuvré, et le jeune homin semblait d'ailleurs très satisfait. Il lui tendit la somme convenue avec quelques mots de remerciement, et Tinu, après quelques bavardages d'usage, s'en retourna à ses affaires.
Ce n'était, somme toute, vraiment pas grand-chose , et pourtant, elle s'était rarement sentie aussi satisfaite !
Et c'est le sourire aux lèvres qu'elle retourna à Dyron se vêtir pour une petite séance de forage avec ses chères amies des ombres.
Récit - une certaine lassitude
Tinuvielle se tenait devant le marchand de matières premières de Dyron, et regardait fébrilement à droite et à gauche toutes les deux minutes.
Elle avait passé la majeure partie de sa journée à naviguer entre les box de ses mektoubs à l'étable et ce marchand, triant les objets contenus dans les fontes de ses animaux, et surtout utilisant tout ce qu'elle trouvait pour parfaire sa technique de joaillerie.
Elle avait bien remarqué les regards désapprobateurs de certains passants : « Mais que fait cette fyros ici, en pleine vague d'attaque karavanière ? » semblaient-ils dire.
Cela l'avait gênée au début, mais elle avait fini par s'y habituer. La gêne -la honte ?- était toujours présente mais Tinuvielle l’avait reléguée en arrière-plan. Elle n’était pas une fyros digne de ce nom ? Soit ! Au moins elle ne se sentirait pas manipulée, telle une poupée aux mains d’un invisible marionnettiste.
Bien sûr, tous ses proches étaient impliqués dans les escarmouches comme dans les batailles rangées dont elle pouvait, en tendant l’oreille, entendre la clameur lointaine. Elle refusait d’y penser, refusait d’imaginer ce qui pouvait arriver à ses amis au cas où l’ennemi avait le dessus. Elle évitait surtout soigneusement de penser à Stur.
Elle en avait d’ailleurs déjà discuté avec elle, lui avouant non sans crainte ce qu’elle ressentait vis-à-vis de ces incessantes batailles depuis la mauvaise nouvelle récente [HRP : le journal intime de Tinu aura bientôt connaissance de cela, restez à l’écoute ;)]. De la colère ? Bien sûr qu’elle en ressentait, elle était d’ailleurs bien plus amère maintenant que quelques semaines auparavant. Mais cette colère n’était pas dirigée contre des homins, quels qu’ils soient.
Non, c’était les kitins qui maintenant étaient la cible de son ire, un ressentiment profond et persistant dont elle sentait qu’il ne la quitterait plus. Ils étaient responsable de toutes les douleurs qu’elle avait ressenties dans sa vie. L’absence de son père, pour commencer. L’angoisse de sa mère et le comportement étouffant qui en découla. La souffrance de son amie Elesya, que chacun connaissait mais que peu appréhendaient comme Tinu désormais. Et maintenant, la conscience qu’elle ne pourrait jamais réparer ses erreurs du passé, car les kitins, encore eux, avaient frappé ce qu’elle considérait inconsciemment comme éternel : sa mère, son village, son enfance.
Ses racines, en somme.
Tinu secoua la tête et jeta d’un geste désabusé la bague qu’elle était en train de fabriquer, se rendant compte qu’elle l’avait irrémédiablement abîmée pendant que son esprit divaguait. Celle-ci alla rejoindre les débris de nombreuses autres tentatives du jour. Tinu pensa un instant au palefrenier qui devait en avoir vu, des débris de ce genre, à balayer les alentours de son étable tous les soirs depuis tant d’années !
Elle se replongea de plus belle dans ses tentatives, bien déterminée à trouver un motif satisfaisant, à la fois sobre et joyeux, pour l’anneau bien particulier qu’elle avait en tête. Cette évocation vint agrémenter son visage d’un petit sourire, qui la fit paraître de nouveau insouciante l’espace de quelques instants.
Quelque temps plus tard, le marchand la vit de nouveau se présenter devant elle, avec un nouveau lot de bagues. Il ne put s’empêcher de la taquiner gentiment tout en examinant le lot pour en négocier au mieux le prix. Les progrès de sa cliente et fournisseuse étaient flagrants, même si ses pièces étaient loin d’atteindre la qualité de ce que produisaient certains autres joailliers de la région. « Il y a sans doute un homin là-dessous, pensa-t-il, quel veinard ! ».
Les prix furent âprement discutés, chacun des protagonistes sachant d’ailleurs dès le départ quel serait le prix final… La tradition du marchandage perdurait et perdurerait encore longtemps, mais plus pour le folklore que pour de réels gains financiers. On était entre fyros, tout de même !
Une fois terminé ce petit jeu, alors que Tinuvielle recommença à regarder les étals du marchand pour y trouver quelque matériau de basse qualité en quantité suffisante pour s’entraîner sans crainte. Soudain, on lui masqua les yeux et une voix familière s’écria :
« Devine ! »
C’était peut-être ridicule, mais Tinu adorait cet instant où elle retrouvait sa douce. C’était comme la première gorgée de liqueur de shooki, ou la caresse du soleil sur son visage au réveil : un pur instant de bonheur ! Elle se saisit doucement des mains sur ses yeux et recula d’un pas pour se coller à sa belle tout en guidant ses mains pour se retrouver serrée dans ses bras, et laissa aller sa tête en arrière sur l’épaule de Stur.
« Mmmmh… Ça va ?
— Beaucoup mieux maintenant ! répondit la voix familière, tandis que l’étreinte se faisait câline. »
Tinuvielle se retourna pour faire face à une Stur couverte de poussière et de sueur, dont la tenue avait manifestement souffert du combat. Ses bijoux en particulier semblaient en avoir pris un coup : l’ambre de son collier était noircie par la violence des énergies magiques déployées par les sorts ennemis, ses boucles d’oreilles pendaient de guingois, et le reste était à l’avenant.
« Oui, je crois que je suis bonne pour me racheter une parure, remarqua Stur d’un ton mi-shooki mi-psykopla. Ce ne sera pas la première fois ! »
Elle entraîna Tinuvielle à l’écart, sans remarquer que celle-ci rangeait rapidement son matériel de joaillerie, comme si elle n’avait pas voulu que Stur comprenne ce qu’elle faisait. Après que Tinu se fut assurée que Stur allait bien, ce qui était le cas, et avoir fêté dignement ces mini-retrouvailles, les deux compagnes se dirigèrent vers l’étable pour s’équiper de leurs tenues de forage.
Stur en profita pour raconter comment elle avait rencontré un matis d’abord sympathique aux abords du champ de bataille, mais qui n’avait pas l’air d’y prendre part. Celui-ci, nommé Wyzack, avait échangé quelques mots avec elle. Puis, alors qu’elle s’en éloignait sans méfiance, il avait eu la délicatesse de l’attaquer dans le dos à coup de sorts élémentaires. Heureusement, sa puissance n’avait pas été suffisante pour venir à bout de Stur, qui fit remarquer à Tinu :
« La prochaine fois que je le croise, je lui montrerai que moi aussi, j’ai le sens de l’humour ! En plus, ajouta-t-elle, ils sont incompréhensibles ces karas ! A la fin de la bataille, en venant ici, j’en ai croisé un groupe, qui n’avaient pas leur langue dans leur poche. Je les entendais maudire les fyros qui, à les en croire, polluent le désert, enfin tu vois le genre… Je me suis éclipsée discrètement, prête à dresser mes défenses vu qu’à quatre ils auraient eu ma peau sans problème, et rien ! Va comprendre ! »
Tinu haussa les épaules. « Sois prudente quand même ! ne put-elle s’empêcher d’ajouter. Tiens, j’ai quelque chose à te montrer, tant qu’à me changer, autant en profiter ! »
Elle s’éclipsa derrière son mektoub de bât, et reparut quelques minutes plus tard vêtue d’une rilonus rouge flambant neuve. Elle tourna sur elle-même de façon théatrale, ravie par le regard de Stur qui manifestement se régalait.
« Veux-tu bien me regarder dans les yeux, s’il te plaît ? dit-elle, à la fois surprise, amusée et flattée. Ça te plaît ? ajouta-t-elle pour la forme, car le visage de Stur ne laissait guère de doute.
— Oh, que oui ! confirma-t-elle aussitôt
— Bon, parfait, je vais la ranger tout de suite, ce n’est pas l’idéal pour forer et puis ça risquerait de te déconcentrer, on dirait…
— D’accord, mais je veux la même ! »
Tinu, ravie, se promit de se mettre à l’ouvrage dès que possible.
Quelque temps plus tard, les deux homines divaguaient gaiement, insouciantes, tout en forant près de l’étable de Dyron. Le fracas des batailles était déjà bien loin, et oubliée l’angoisse sourde de Tinu. Une voix grave les salua :
« Bonjour Tinu, bonjour Stur ! je vois que vous profitez de la fin de l’hiver pour récupérer les dernières graines de la saison…
— Tiens, bonjour Waa ! Oui, tout à fait, c’est vraiment la fin d’ailleurs. »
Les amis échangèrent quelques propos anodins, de l’influence de la pluie et du beau temps sur les possibilités de prospection atysiennes, et soudain Waailfirin changea abruptement de sujet. Le chaleureux matis leur apprit alors qu'il revenait tout juste d'un rapide passage à Zora où il avait eu la surprise de voir arriver le roi Yrkanis avec sa garde. Ce dernier avait fait un bref discours avant d'aller s'entretenir en privé avec Mabreka, mais ce discours était particulièrement encourageant, il parlait de renforcer l'Edit des Quatre Peuples, il parlait de solidarité et d'entraide entre les nations face aux difficultés à venir.
Ces paroles, relatées juste après une nouvelle bataille fratricide, furent particulièrement appréciées et porteuses d'espoir pour Tinu et Stur, qui avait d'ailleurs eu vent d'une rumeur parlant d'une visite de Dexton à Fairhaven. Rumeur à laquelle elle n'avait pas porté crédit dans un premier temps, mais que les nouvelles de Waailfirin venaient finalement accréditer.
Sur ce, Waailfirin s’en fut vaquer à ses affaires de foreur émérite, tandis que nos deux homines retournaient aux leurs. Dans leur esprit, cependant, des nouveaux espoirs naissaient. Ainsi donc, les chefs d’états travaillaient de concert ? Oh, nul doute que l’on en entendrait parler !
Brouillon - Poème pour un mariage
Entre deux pages du journal intime de Tinu est glissée une feuille de parchemin copieusement griffonée. Tiens tiens... on dirait le brouillon d'un poème de mariage, dans la plus pure tradition fyros !
Récit - Stur, héroïque ou presque
A la lueur d’une petite lampe à huile, Stur contait son périple d’il y a deux jours, lorsque Req lui avait demandé de l’accompagner en mission dans les primes afin de protéger les foreurs kamistes. Chaque changement de saison voyait apparaître les matières dites « suprêmes », si convoitées, chaque changement saison voyait une transhumance de foreurs et de guerriers sous l’écorce, et chaque changement de saison était témoin d’atrocités et de massacres au nom de la cupidité. Avant-hier n’avait pas failli à la règle.
Stur releva la tête et se massa les tempes encore douloureuses, puis elle observa sa belle en train de dormir juste à côté. La douleur s’estompa pour laisser place à une chaleur apaisante. Curieusement, la joie suscitée par la contemplation de son adorée s’accompagnait toujours d’une angoisse sourde et insidieuse qui montait graduellement du plus profond d’elle-même. Combien de temps encore opérerait le charme qui rendait Tinuvielle amoureuse d’elle ? Combien de temps encore Stur arriverait à surprendre et émerveiller sa belle, combien de temps avant que cette dernière ne finisse par se rendre compte de l’affligeante normalité de Stur ? Elle ne préférait pas y penser. En fait, Stur ne pouvait pas s’empêcher d’avoir peur. Il n’y a que lorsqu’elle lisait les lettres de Tinu, ou lorsque cette dernière lui disait des mots doux que ses phobies s’apaisaient.
Elle se concentra de nouveau sur sa feuille, trempa la pointe de sa plume dans l’encrier, et s’efforça d’écrire sans faire trop de bruit.
« Je finis donc par retrouver Req au lieu dit. La voyant aux prises avec un cute, et légèrement blessée, j’eus l’impression d’arriver en sauveuse et commençai à incanter un sort de soin. C’est alors que je ressentis une vive douleur dans le dos, et compris à quel point j’avais été sotte. Au lieu de protéger ma chef, je venais de nous mettre toutes deux en danger en amenant avec moi un Grand Vorax. Inutile d’essayer de faire face, nous dûmes fuir, et sur une très longue distance en plus, pendant que mon dos dégoulinait de sang. Connaissant le tempérament « trempé » de notre chef bien-aimée, je m’attendais à me prendre une soufflante en règle mais elle devait être de bonne humeur ce jour là, et intérieurement je lui fus très reconnaissante de m’épargner les remontrances. »
Stur fit une pause pour se relire. L’écriture n’était pas son fort, mais les lettres de sa belle lui avaient insufflé un goût pour cette discipline, et elle avait compris assez vite, en pratiquant, qu’elle arrivait plus facilement à exprimer ses émotions sur le papier. Par ailleurs, elle avait déjà surpris Tinu en train de remplir des pages d’un curieux cahier qu’elle devinait être son journal intime, ce qui lui avait donné envie de faire de même. Elle souriait à l’idée que Tinu ait son petit jardin secret, un confident à qui elle racontait sa vie, ses malheurs, ses joies, et souhaitait secrètement que quelques souvenirs communs y figurent en bonne place.
Sa belle souriait en dormant, et Stur espérait qu’elle était en train de rêver d’elle. « Mais quelle égocentrique je fais ! se dit-elle, si ça se trouve elle est en train de rêver d’un énorme sandwich au jambon de Capryni séché, avec une fine couche de graisse de Shalah, une feuille de Shooki bourgeonnant, et des graines de Cratcha grillées sur le dessus ! Allez ma Stur, on se concentre… »
Elle retourna à son écriture, mais son estomac réveillé par cette dernière pensée commençait à gargouiller.
« Nous finîmes par distancer cette abomination de Vorax, et après une bonne demi-heure de marche, Req aperçut au loin un groupe d’homins. « Allons vers eux » me dit-elle. Nous nous approchâmes prudemment, mais un peloton se détacha et fondit sur nous, et nous reconnûmes les blasons de guildes ennemies. Ils ne laissèrent pas place à la conversation, ni même une opportunité de nous défendre. Req et moi nous effondrâmes en même temps sous l’effet des cruels sorts empoisonnés matis.
Quelle bénédiction que cette graine de vie qui nous habite, sans elle, je ne pourrais pas t’admirer dans ton sommeil à l’heure qu’il est, ma bien aimée. Espérons qu’elle soit de bonne qualité, car elle a la vie dure en ce moment !
Après nous être revigorées mutuellement, nous reprîmes le chemin des sources, car Req n’est pas du genre à se laisser impressionner, et encore moins à renoncer. Nous avons fini par rejoindre un groupe de foreurs qui heureusement, cette fois, étaient des nôtres. Ils étaient aux prises avec ces omniprésents Vorax, véritables calamités des profondeurs, et nous les aidâmes à s’en débarrasser, non sans une certaine satisfaction d’ailleurs. Mais hélas la quiétude ne dure jamais, et rapidement nos ennemis de tout à l’heure nous tombèrent de nouveau dessus. Cette fois Req eut le temps d’en corriger quelques-uns, mais moi, ma Tinu, crois-moi si tu veux, je ne lui fus d’aucun secours. J’ai été directement prise pour cible par les mages et les épéistes, tant et si bien que je fus mise à terre en quelques secondes. »
Stur posa de nouveau sa plume pour se masser le cou, et bien sûr jeter un œil à sa belle, toujours souriante. « Est-ce bien la peine que je raconte à quel point j’ai été nulle ? » se dit-elle, puis elle haussa les épaules et continua selon son habitude de narrer les faits en toute franchise.
« Après que nos graines de vie respectives eurent fait leur office, un heureux hasard nous fit croiser nos amis de la guilde qui escortaient Dcoco, si bien que nous nous retrouvâmes, Sherkan, Aleyane, Ostra, Maky, Gogeta, Req et moi-même prêts à en découdre, et remontés comme jamais contre l’ennemi. Tu sais ma Tinu, je suis non violente, mais quand on s’en prend à moi ou à ceux que j’aime, je deviens aussi hargneuse que Req, la puissance en moins certes, mais la même volonté de varinx.
Nous partîmes donc en quête de vengeance. Aleyane et Gogeta n’arrêtaient pas de faire passer leur pique menaçante d’une main à l’autre, Req jouait indolemment avec son épée meurtrière, tandis que les amplificateurs magiques du reste de l’équipe vrombissaient de colère.
Nous finîmes par retrouver nos bourreaux, dont Req nous apprit les noms : Elreis, Elaa, Feidreya et Zaldon, tous des Jardins d’Atys. Deux d’entre eux m’avaient particulièrement tourmentés, Elreis et Zaldon. Elreis est un puissant mage contre lequel ma protection magique ne peut rien, quant à Zaldon, c’est un cruel épéiste qui charge directement dés qu’il me voit. En plus, il a enchanté son épée avec un sort de peur. Ma Tinu, je te souhaite de ne jamais connaître la terreur que l’on éprouve lorsque l’on est paralysée par ce charme, une terreur telle qu’on n’arrive même plus à se défendre.
Cette fois le combat dura plus longtemps, et j’ai même cru que nous aurions le dessus, mais mes sorts offensifs que je pensais puissants étaient totalement inefficaces sur mes ennemis, alors que chacune de leurs attaques me blessait atrocement. Je finis par tomber, et alors que mon esprit s’évadait, mon œil se fixait sur Req et Aley, désormais seules, qui combattaient le mors aux dents contre un ennemi supérieur en nombre. »
Stur se leva pour aller chercher un morceau de pain, l’évocation d’un sandwich l’ayant mise en appétit. « Il va falloir que je m’entraîne … Encore ... Et même encore plus … Ras le bol des fois ! » Elle se remémora alors son voyage chez les Trykers avec sa douce, ce qui lui redonna un peu de gaieté. L’huile de Shalah commençait à manquer dans la petite lampe, ce qui faisait vaciller la flamme et danser de grandes ombres sur les murs. « Il faut vraiment que je finisse ce récit et que je me repose » finit-elle par décider.
« Nous reprîmes connaissance à des endroits différents de la route des Ombres, mais je retrouvai néanmoins Req, Aleyane et Gogeta. Un seul coup d’œil à la chef me fit comprendre qu’elle n’avait pas l’intention de renoncer, et j’avoue que son optimisme me galvanisa. J’avais vraiment, mais vraiment, envie de servir à quelque chose cette fois. Et c’est ce qui arriva.
Mais pas de la façon héroïque dont tu t’imagines sans doute ma pauvre adorée. Oh non, mais ce qui compte, c’est le résultat n’est-ce pas ?
Nos ennemis cette fois ne nous avaient pas vu venir, et furent surpris par notre attaque. Req avait intimé l’ordre à tout le monde d’attaquer la même personne, afin de ne pas diviser nos forces. Alors que les trois guerriers foncèrent sur la victime désignée, je m’apprêtai moi-même à lui lancer un sort, mais je vis mon déterminé de Zaldon foncer sur moi avec son épée. Alors cette fois, plutôt que tenter un affrontement perdu d’avance, je pris la fuite, et son erreur fut de me poursuivre. Oui, j’ai couru entre les Jublas, tout en restant à proximité de mes équipiers au cas où, et mon obnubilé d’adversaire ne me lâchait pas d’une semelle, si bien que pendant ce temps là, mes équipiers avaient un ennemi de moins sur le dos.
Lorsque j’arrivai finalement à une distance de lui que j’estimai suffisante, je lançai une décharge électrique et le vis ébranlé, pour ma plus grande satisfaction, mais alors qu’il arriva au contact et me blessa cruellement, il s’effondra soudain. Et je compris alors que ce n’était pas moi qui avais terrassé mon ennemi, mais le gigantesque Vorax qui se trouvait derrière-lui, et que je n’avais même pas remarqué malgré sa taille tant j’étais concentrée sur mon poursuivant. Cet effet de surprise me fut fatal car j’oubliai de fuir et le Vorax ne fit qu’une bouchée de moi.
C’est Req qui me soigna et m’aida à me relever, en m’apprenant que nous avions gagné la bataille. J’étais toute surprise, je n’arrivais à y croire !
« Ah bon, on a gagné ? Ah bon ? Vraiment ? »
Et voilà comment s’est terminée cette nuit là, ma douce, je regagnai mon appartement et me blottis contre toi, comme je m’apprête à le faire maintenant. Tu seras sans doute un peu déçue, toi qui es si impressionnée quand tu me vois combattre, mais je préfère te raconter moi-même lorsque je ne suis pas brillante. Non, je ne tiens vraiment pas à ce que tu l’apprennes de quelqu’un d’autre. C’était il y a deux nuits, mais je suis encore extrêmement fatiguée, je pense donc que pour une fois tu te réveilleras avant moi demain. Cette lettre te tiendra compagnie.
Je te souhaite une agréable journée ma toute belle, et te rejoindrai dès que possible.
Ta Stur »
Stur posa sa plume, ne prit pas la peine de relire la lettre ni même de reboucher l’encrier, se glissa vite dans les draps et se blottit contre Tinu.
Récit – Stur démaquillée
Stur, qui se réveillait avec mollesse, s'étira paresseusement. Elle ne s'était pas sentie aussi bien depuis la première fois où… Enfin, depuis la première fois. Ses muscles, encore légèrement courbaturés de la veille, déversaient dans son corps la juste dose d'endomorphine pour ajouter un confort physique à sa plénitude déjà optimale.
Elle paressait dans son grand lit, et à côté d'elle dormait la plus belle créature qu'Atys ait jamais portée. Son visage qui affichait un petit sourire angélique n'était encore marqué d'aucune ride. Stur, elle, avait quelques années de plus, et les entraînements répétés sous le soleil du désert avaient fini par faire apparaître quelques petits plis au coin de ses yeux, mais elle ne s'en souciait guère ; et elle était presque sûre que son amour ne s'en souciait pas non plus. L'air qui ressortait du petit nez retroussé de Tinuvielle semblait plus pur qu'en y entrant, et la cadence régulière avec laquelle sa délicate poitrine se soulevait et redescendait aurait bercé le plus désespéré des insomniaques.
Un tel joyau, dans mon lit…
Stur mourait d'envie de l'embrasser, mais elle avait peur de réveiller l'ange, et de toutes façons l'observer la comblait tout autant.
Elle se mit à promener son regard dans tous les coins de son appartement, comme si elle le découvrait pour la première fois. La table, pour commencer, était jonchée de vieux restes de pains et autres vestiges des derniers repas de la semaine. Sur le sol gisaient également des vêtements qui semblaient attendre que quelqu'un se décide à les laver ou, plus probablement, à les jeter. L'armoire, même pas fermée, contenait en vrac épées usagées, morceaux d'armures, amplificateurs devenus désuets, et une myriade d’autres objets inutiles. Sur un des murs était encore accroché un portrait d'elle même sur lequel elle s'était défoulée la veille au jeu de fléchettes, avant de se décider finalement à aller massacrer les Frahars. Le mur dans la région périphérique du portrait était criblé de petits trous, et les fléchettes qui n’y étaient pas plantées gisaient encore sur le sol.
Regardez-moi ça, se dit-elle, une vraie caverne d'homin ! Une honte à côté de l'appartement propre et soigné de ma Tinu. Son père avait réussi son coup, lui qui rêvait d'avoir un fils et d’en faire un grand guerrier avait fait de sa fille un vrai garçon manqué. Pour commencer, il l'avait affublée de ce prénom ridicule, pas féminin pour deux sous, puis lui avait fait enfiler dès son plus jeune âge des armures lourdes et enseigné le maniement de l'épée. Le fyros était cruel avec sa mère, elle qui n'avait été capable de lui donner qu'un seul enfant, et une fille de surcroît. Si bien que quelques temps après le décès de sa maman, Stur dit adieu à son père et prit le chemin de Pyr. L’imbécile ne prit même pas la peine d’avoir l’air peiné.
Par esprit de contradiction, Stur s'essaya à presque tous les arts mais ne retoucha jamais à l'épée. Seule et désemparée, elle avait accepté d'entrer dans une guilde au hasard, Les Aigles de Feu, puis, cette dernière ayant fusionné, s'était retrouvée dans La Ballade d'Atys. Mais elle ne s'y sentait pas bien, elle avait l'impression d'y voir son père partout, des va-t-en-guerre, des fanatiques assoiffés de sève, pas tous bien sûr, mais les dirigeants étaient de cette trempe.
Puis le hasard lui avait fait croiser le chemin de Req et Maky, des gens simples qui savaient profiter de la vie tout en ayant un tempérament fort, alors elle dit adieu une deuxième fois à son « père » pour rejoindre les Ombres Atysiennes. Elle s'y était rapidement sentie à l'aise, certes il y avait tout de même des batailles, mais dans un esprit surtout défensif, ce qui lui seyait plus. Cependant, il fallait se rendre à l’évidence : il lui manquait encore quelque chose. Elle traversait la vie comme un fantôme, témoin de tout, mais actrice de rien. L'humour et les calembours étaient devenus sa seule façon d'attirer l'attention sur elle, évidemment tout le monde l'aimait bien, mais elle avait l'impression qu'elle ne manquerait à personne si elle n'était plus là.
Puis un beau jour, Tinuvielle apparut.
Le coup de foudre ne vint pas tout de suite, mais elle nota assez vite sa différence avec les autres fyros. Son intelligence était remarquable, et surtout, sa sensibilité et sa curiosité à l'égard de tout avaient particulièrement ému Stur. Elle avait suivi d'assez près ses tribulations avec Behka, était devenue sa confidente, et s'était surprise à pleurer pour elle, en cachette bien sûr, lorsque cette dernière était désespérée. Et c’est comme cela que de jours en jours, Tinuvielle avait grignoté du terrain dans son esprit, jusqu'à hanter ses rêves, jusqu'à devenir une véritable obsession. Elle en était devenue malade, il fallait qu'elle fasse quelque chose, qu'elle le lui dise, qu'elle tente le tout pour le tout -quitte à ce que ça casse.
Et c’est justement ce qu’elle crut qu’il s’était passé, et sa vie s'était effondrée ce jour là. Mais sa tentative pour regagner Tinu non comme amante mais comme amie avait eu des résultats au delà de toutes ses espérances. Et aujourd'hui, l'ange venu du ciel, l'amour qu’elle s'était toujours interdit d'imaginer posséder, la source de bonheur qui d’habitude n’était destiné qu’aux autres, oui, ce véritable cadeau de Ma-Duk était là, tout contre elle, et dormait paisiblement.
Son regard se posa de nouveau sur sa belle, Stur souriait mièvreusement, les yeux brillants de bonheur. Depuis hier, sa tendre chérie savait manier les boules de feu. Elle avait eu la chance d'être l'entraîneuse quasi exclusive de ce don du ciel, et priait pour que Tinu ne se rende jamais compte que Stur n'était qu'une homine comme les autres, voire légèrement moins féminine que la moyenne.
En attendant, elle était heureuse, comblée, amoureuse comme jamais. Pas question cette fois que Tinu se réveille à côté d'une lettre, elle resterait auprès de l’ange jusqu'à son réveil.
Stur prit la main de Tinu qu'elle serra contre sa poitrine, et finit par se rendormir.
Petite précision : Stur m'a payé pour que je publie son texte :)
Bon, j'avoue c'est pas vrai. C'est juste que son texte m'a plu (et pas seulement parce qu'il présente Tinu sous un jour très flatteur :p ). Enfin un peu de background RP, chouette :)
Alors je voulais que vous en profitiez.
Oui oui, promis, bientôt on reparlera d'autre chose que de nous...